mardi 1 octobre 2002

Maternitude

 Marternitude...par delà la figure politique de Jacqueline Dugas


Publication – Revue Entr’Autres – Vol. 3, no 4,  p. 22, Octobre-décembre 2002.

A l’heure des bilans qu’impose la mort, je vois la pertinence de poser quelques interrogations sur l’âme patriote qui nous a quittés.  Allons tout d’abord aux interventions politiques, lesquelles ramènent à la double identité, à savoir l’identité de la personne…mais aussi l’identité d’un peuple.

Nul ne saurait douter de l’identité de l’âme patriote qui vient de s’éteindre.  En témoigne son éloignement du Québec et le nomadisme précédant le retour en 1969.  En témoigne également son militantisme instinctif et sans artifice, lequel affirma son identité tout en lui coûtant de l’argent et des amitiés.

Je la rencontrai alors qu’elle avait plus de dix ans de vie politique active. C’était en 1981.  Elle venait au Regroupement des auteurs-éditeurs-autonomes (RAEA) pour favoriser la diffusion de son livre intitulé Je suis Amériquoise.  Nous deviendrons des amies, malgré nos polarités. Ce qui, en 1982, aurait pu causer l’irréparable fossé entre Jacqueline Dugas et moi servira d’interlude et de marquage de nos frontières.

Il faut se rappeler qu’en 1982, j’accédais aux commandes du RAEA. Le soutien de Jacqueline Dugas m’avait permis de renverser le pouvoir en place.  Sitôt en poste, j’en ferai la vice-présidente du Regroupement des auteurs-éditeurs autonomes.  Quelques mois plus tard, je devrai procéder au limogeage de la vice-présidente.  Dans les faits, le conseil d’administration était menacé d’éclatement à cause d’affrontements politiques dont Jacqueline Dugas était l’épicentre.

Énoncer les traits marquants de cette femme par delà le politique oblige à reconnaître son approche conviviale auprès de gens de toute condition, de reconnaître sa maternitude non pas en ramenant aux modèles de femmes maternelles ou maternantes, mais davantage à la femme d’ouverture, à  la femme disponible, à la mère sans âge et sans frontière. On sait que de fréquents déplacements lui avaient permis de se doter d’une famille planétaire.  Sa maternitude l’exigeait.  Cette femme généreuse savait enlacer physiquement et psychologiquement sans devenir prison.

Toujours, je l’aurai perçue femme hors temps, tout en étant de la modernité avant les femmes de son époque.  Rappelons-nous son besoin de quitter le Québec à l’époque dite de « La grande noirceur ».  Rappelons-nous la fin de sa vie…sans rapport avec le viel âge puisque, quelques mois avant de mourir et à l’âge où les vieilles gens tuent le temps dans les habitudes sans conséquence, Jacqueline Dugas s’adonnait toujours à de multiples intérêts, notamment à la peinture, aux interrogations politiques sur les pays qui se font et se défont, partageant ses temps de lectures entre classiques et penseurs de la modernité, continuant d’être une référence pour certains d’entre nous.  Cela dit en tenant compte de son avance quant à l’information diffusée.  Car, au quotidien, cette femme se partageait entre lignes ouvertes radiophoniques, émissions télévisées, lectures de quotidiens, voire recherche sur Internet.  D’ailleurs, elle fit la conquête du cyberespace bien avant les femmes de ma génération. Jusqu’à quelques semaines avant la mort, Jacqueline Dugas entretenait toujours sa correspondance avec famille et amis.

Rappelons-nous la militante et sa fierté patriotique!  Rappelons-nous l’espoir infini qui l’animait face à l’identité d’un peuple.  Rappelons-nous l’espoir et l’interrogation soutenue de cette femme sur l’âme collective d’un peuple.

Ainsi, face à cette femme ayant profondément aimé poésie et culture, allons jusqu’à nous interroger sur son amour de la parole de Gaston Miron.  Aima-t-elle d’abord la parole politique de Miron?  Difficile à dire, compte tenu de l’absence de frontières dans le rêve identitaire eu poète.  Ce qu’on pourrait dire sans risque d’erreur est lié à l’obsession que partage Jacqueline Dugas avec L’Homme rapaillé.

Indubitablement, elle aima l’âme patriote de Miron et le symbolisme d’une parole d’où surgissait l’espoir.  Et dans les charges symboliques de cette parole, il devenait possible de reconnaître la compassion de cette femme engagée face à la victime et son cri, face à la victime tenant sa condition pour une grâce quand le rêve de libération restait lié au sang « tourne-vents » :

Je me promène, je hèle et je cours
Cloche-alerte mêlée au paradis obsessionnel
Tous les liserons des désirs fleurissent
Dans mon sang tourne-vents
(L’homme rapaillé, page 46).

On peut, sans peine, imaginer que ce moment instinctif…la femme d’instinct qu’était Jacqueline Dugas attendait le momentum d’une identité québécoise pleinement affirmée.  Ce momentum lui aurait permis de voir s’accomplir l’Histoire…et l’achèvement de sa double identité.



Par :  Jeanne Gagnon

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