dimanche 1 mars 1998

Et si le droit au travail pour tous passait par... la mort de l'emploi?

Pouvons-nous soutenir que l'écart entre travail et emploi s'exacerbera dans les prochaines décennies? L'écart pouvant même se transformer en rivalités de droits entre citoyens/citoyennes. Droits, dont certains, pourraient se rattacher à l'inclusion ou l'exclusion. Au premier regard, l'écart demeure inapparent, mais les déchirures vont continuer de se faire par l'emploi et le mondialisme. L'écart mettra en compte jusqu'au clivage entre membres d'une même société par des valeurs en train de s'instaurer. Le profil est flou et chevauche sur deux polarités. D'un côté, le profil d'une civilisation humaniste capable d'intégrer la culture du travail. Ce qui exigerait la cohésion d'un plan visionnaire faisant avancer l'avenir du travail. De l'autre, celui d'une société hiérarchisée dans les privilèges de l'emploi, sans égard au tissu social. Une culture qui s'instaure dans le marchéage. Dans cette société, l'État cède le pouvoir au néolibéralisme. Le monde est sans frontière et dans la perspective de privilèges d'un modèle féodal rajeuni.

L'époque nous met en face de plaques tournantes où s'affrontent les valeurs d'une culture en déclin. Tous ces bouleversements donnent le sentiment de traverser des années lumières à l'intérieur de quelques générations.

Tout le monde sait que les féministes ont cherché leur libération à partir de la responsabilité économique. Que ce soit par le féminisme ou par l'État, que ce soit par la personne ou par la société, l'économie n'a pas à être négligée comme plate-forme d'apprentissage. Ce qui ne veut pas dire, pour autant, que l'approche du féminisme n'aura pas fait d'erreurs de parcours. Je fais référence aux rapports sociaux qui ont découlé du féminisme et, bien sûr à l'arrivée des femmes au travail. On ne pouvait prévoir tout ce qui découlerait de chambardements à partir de l'affranchissement.

Le discours de cette fin de millénaire veut renvoyer toute la culpabilité du côté de la révolution technologique alors que la rupture avec le travail humain s'exerce selon un dessein. Le capitalisme tisse sa toile pour en finir avec l'avenir du travail humain et cristalliser l'exclusion. Évidemment, le chômage progresse à partir des conséquences de la science et de l'évolution technologique. Toutefois, ce que sous-tend la technologie, sournoisement et dans la confusion, est loi d'un marchéage sauvage. Par contre, tous les regards sont orientés vers la technologie. Pourquoi? Parce que la «pensée unique» se protège en renvoyant la culpabilité du côté de l'outil.

Le travail se raréfie pour laisser place à l'emploi. Dans l'anarchie, l'emploi favorise le repli de la démocratie. Car, entre travail et emploi, il y a l'écart ou l'illusion d'une continuité avec le monde du travail alors que le néolibéralisme oriente la brisure avec le tissu social. Le pont de l'emploi sous-tend l'individualisme. Manipulé ou non, l'emploi répond aux diktats d'une «pensée unique». Bref, il s'adresse à l'individu pour la subsistance ou le carriérisme. L'État et le tissu social représentent l'effet contretemps d'une modulation. La base est gangrenée dans l'individualisme d'une démocratie en mal d'emplois. Ce qui pourrait lui coûter l'État. Dans l'ombre de cette démocratie, le chômage ne représente plus la voie d'évitement cyclique de l'emploi, mais l'effeuillage de droits gangrenés par l'économie structurelle. Il est devenu l'image d'un «goulag».

La Suède s'inquiète pour la démocratie quand des fusions viennent renforcer «la puissance croissante du groupe Wallenberg» pour le dénoncer comme «un danger pour la démocratie et l'économie suédoises.»[1] C'est pourquoi, nous devons voir plus loin que la fermeture d'une usine, plus loin qu'un licenciement ponctuel, plus loin que l'emploi épisodique. Qu'il s'agisse de fusions d'entreprises, d'emplois syndiqués ou non, le sens des licenciements, le sens des fusions reste dans la logique d'une «pensée unique» tissant la civilisation du troisième millénaire. Celle-ci passe par la réécriture de lois ouvrant sur la «globalisation». Le nouveau mode d'économie veut l'emploi comme passerelle du mondialisme, parce que capable d'absorber ce nouveau mode de production. Sans égard au tissu social. Sans l'encadrement que sous-tend le travail au sein d'une culture du travail à renouveler.

On le perçoit, les conflits modernes ont changé de visages mais les guêpiers demeurent! Les déplacements de populations, à savoir travailleurs et travailleuses dont nous voyons quotidiennement le refoulement, en sont. En avant-plan, l'ennemi de l'heure prend le visage du robot. Ce qui nous échappe fait partie du grand dessein des maréchaux. Le soldat en avant-plan reste un pion à la cervelle programmée, favorisant les plans d'un marchéage dirigé par «Les deux cents sociétés qui mènent le monde».[2] Le robot représente l'absence de volonté politique, l'absence d'exigence de contrats ou avantages sociaux. Il est présent dans l'immatériel. Par contre, éminemment présent et, bien sûr, sans exigence de pause-café, vacances ou jours-maladie imprévisibles. Bref, il s'abandonne à ses maîtres, sans aucune prétention de créativité ou de solidarité avec ses pairs. Le modèle est programmé pour penser dans l'optique du marchéage.

L'autre ennemi est l'inertie d'une classe ouvrière à la recherche de cohésion, tout en étant abandonnée au «Monde sans cap». J'emploie le mot «classe ouvrière» malgré toute la connotation passéiste. Sémantique capable d'évoquer l'érosion du corps social. Pouvoir d'autant plus difficile à préserver que la base est angoissée, divisée, voire incapable de se reconnaître dans le discours syndical de l'heure.

Même si dans le cours des mutations on laisse entendre que les travailleurs autonomes pourraient faire partie de la base, alors que le syndicalisme tente de les récupérer pour reconstruire la culture du travail. Ce qui pourrait impliquer l'élargissement d'un chapiteau du travail à l'ensemble des entreprises.

On laisse entendre que la culture du travail voudra s'aventurer par-delà l'identité de métier. La mue est crucifère. Pour peu que l'on veuille s'arrêter devant le «species» humain et les manipulations génétiques voulues par la science. Pour peu que l'on porte le regard sur l'éclatement des frontières et, par conséquent, sur les affrontements du mondialisme. Les mues sont orientées tant par la science que l'inconscience. Prenons pour acquis que le dépassement de l'identité de métier serait une façon de renforcer la base démocratique, et dès lors, de favoriser le renouvellement de la culture du travail.

L'avalement est partout polymorphe. Jusque dans les mots. Des mots qui s'apparentent au langage des structures. Des mots piégeant qui portent entre «flexibilité» et «polyvalence». Des mots qui ne sont pas tout à fait sortis de l'ancienne production tout en étant récupérés par le néolibéralisme. Des mots dont la mixité pourraient servir la responsabilité et le développement des affinités électives, pour peu que l'éthique de la culture du travail veuille transformer la personne et la production.

Patronat et syndicats veulent se redéfinir sans trop savoir comment utiliser le profil du travail. Comment utiliser la production et les ressources à l'heure du robotisme? On parle de flexibilité et polyvalence, mais jamais de mouvements de personnel. Les travailleurs/travailleuses sont plutôt des biens «jetables». Ce qui invite peu vers le rapport éthique. Pourtant, le code du travail de la France (dans sa refonte) laisse poindre des idées intéressantes.

On le voit, la culture du travail se transforme à retardement. Ce qui donne une avance au néolibéralisme. Il faut toutefois penser à cette rupture d'une fin de millénaire comme un défi individuel et collectif. Un défi qui passe par le renouvellement de nos habitudes de production. Ceci voudra englober tant les rapports sociaux que les rapports éthiques d'une culture à inventer. Ni l'État, ni la cité démocratique ne pourront trouver solution à la rentabilité d'une production si la base reste dans l'aliénation. Car, faire progresser la culture du travail exigera une reconfiguration du chapiteau du travail, une alliance avec l'économie sociale et la vision d'une culture du travail dans un contrat capable de s'adjoindre la base. Non pas dans le totalitarisme mais en passant par cette plate-forme qui fait avancer travail et civilisation. Jusqu'à faire descendre la ventilation du budget vers le plus petit commis. Jusqu'à donner des défis «chiffrés» au plus petit commis. Jusqu'à rendre concret les défis, tant en les personnalisant qu'en les rendant de l'ordre d'une équipe. Sinon, on continuera de «fonctionner» dans une production chaotique et sans valeurs. Malgré les clichés qui veulent la «démarche qualité». Justement parce que les valeurs sont biaisées et que la base se sent récupérée. Justement parce que le grand dessein ne met jamais en compte les valeurs concrètes.

Par le renouvellement d'une culture humaniste par le travail, on arrive vers ce que Lionel Jospin nomme «utopie concrète»[3] Bref, le travail devient producteur de sens tout en étant orienté sur l'avenir d'une civilisation. Ce qui ouvre au dépassement de la condamnation. Ce que l'on dit aussi «perspective productrice de sens à l'intérieur d'un monde en bouleversements».[4]


Quel visage aura le travail?
Un modèle d'économie s'impose à travers quelques sociétés. De l'une à l'autre, on nous parle d'économie bien en place. Je fais référence particulièrement au modèle japonais où l'on a vu progresser, ce qui a donné forme à cette «croissance économique fondée sur l'existence d'une double structure de main-d'oeuvre, c'est-à-dire 30% de la population des travailleurs dans les grandes entreprises, souvent hautement automatisées, avec un certain nombre de garanties, comme la sécurité à vie, le salaire selon l'ancienneté, etc.; d'autre part, 70% des autres travailleurs qui vivent de toutes sortes de formes précaires d'emploi, comme le travail à domicile, qui travaillent dans l'entreprise de sous-traitance, qui doivent donc être extrêmement mobiles, le temps partiel, etc., avec des phénomènes d'hiérarchisation incroyables sur le plan des salaires entre les grandes et les petites entreprises, d'écarts considérables de salaires entre hommes et femmes. (...) Et ce dont on se rend compte, c'est que ce modèle là (...) est la constitution d'un double marché du travail (...) en train de se développer dans la plupart des pays industrialisés actuellement.»[5]

Cette réflexion m'a intéressée parce qu'elle évoque l'aveuglément de toute société face aux signes précurseurs qui viennent avant le désastre. L'émission, diffusée il y a quinze ans, demeure d'actualité. D'ailleurs, les publications sur le travail nous renvoient toujours à la vision économique de ces sociétés.

A ce jour, nous passions tous du travail à l'emploi, et de l'emploi au travail sans trop d'inquiétude. Chacun(e) s'accommodait de ces combinaisons, volontairement ou non. Le filet social restait la sécurité d'un chômage cyclique, quand parfois désiré. Ce qui n'est plus d'époque, surtout quand ce filet se rétrécit sous l'influence du néolibéralisme.

 «Au rythme où vont les choses, et sans que ces choix n'aient été discutés, pas même en période électorale, les programmes sociaux auront bientôt cessé de continuer le filet universel de reconnaissance de nos particularismes, pour n'être plus que le soutien de dernier recours réservé au plus démunis. Ce qu'on aura gagné en efficacité économique, est-on certain qu'on ne l'aura pas perdu en cohésion sociale?»[6]
Voilà pourquoi il devient important de penser le travail comme plate-forme distincte de l'emploi. La plate-forme de l'emploi est la cible d'un néolibéralisme provocateur de générations individualistes, dans l'empirisme des marchés, dans l'anarchie des privilèges d'une base divisée. L'autre plate-forme, malgré la précarité et les mouvements de personnel, vise un contrat social capable de refaire sa base et l'éthique d'une culture humaniste à travers le travail.

Advenant que le néolibéralisme oriente vers une droite radicale, la culture de l'emploi peut mener jusqu'à l'imposition de deux citoyennetés. Comment? A partir d'une grille rattachée à l'emploi-travail ou son absence. Dès lors, les pleins pouvoirs d'un statut de citoyen/citoyenne pourraient découler de l'inclusion ou de son envers. Phénomène pouvant conduire jusqu'au retrait du droit de vote aux individus sans travail. J'exagère à peine puisque «L'Esprit des lois» vient du compas de la pensée. Je n'exagère pas du tout... si l'on tient compte qu'en 1917, afin d'augmenter le nombre de vote en faveur de la conscription, «le gouvernement fédéral accorde le droit de vote aux femmes proches parentes de militaires ou travaillant dans l'armée».[7]


Le travail peut-il favoriser le renouvellement d'une culture humaniste?
Pourquoi la fin d'une civilisation du travail fait-elle si peur? Très probablement par ce que nous ressentons et par ce qui nous transforme dans les blessures de l'exclusion. Il y a aussi l'impuissance devant le chaos. Le constat est que nul ne pourrait régler le problème d'une mendicité chronique alliée au chômage. Quel que soit le pays! Nul ne pourrait raccommoder les déchirures du tissu social dans la compassion et l'aumône. Il s'agit davantage d'une réorganisation de structure. La technologie continue d'avancer quand l'humanité se cherche à travers les manipulations de la «pensée unique», (guerres orientées par le mondialisme) et jusque dans les manipulations de gènes.[8]

Plus que jamais, nous réalisons l'importance du travail comme facteur de liens. Ce que traduit très bien le propos ci-après: «(...) il apparait évident que dans les anciennes sociétés le travail n'était pas la première valeur, n'était même peut‑être pas une valeur au sens qu'on donne à ce mot aujourd'hui. On a l'impression que presque toutes les autres valeurs ont disparu ou ont été fortement attaquées, minées, et que le travail les remplace toutes. Il n'est pas seulement une valeur, maintenant il est devenu la valeur centrale et on pourrait même dire qu'il est la seule valeur. Or il n'en était pas du tout ainsi dans l'ancienne société.»[9]

Propos plus proche du virtuel quand une pionnière de Radio-Canada, récemment mise à la retraite nous fait part de ses sentiments: «Un peu partout on voit des milieux de travail qui se désagrègent, des petites communautés qui se brisent, des liens d'amitié qui se défont. C'est ça qui est le plus difficile.»[10]

Évidemment, le travail a fait l'objet de grandes luttes et continuera d'en exiger. Rappelons-nous ces ouvriers sorties du féodalisme pour la seule subsistance et qui, arrivés à l'usine, reconnaissaient mal leur affranchissement. Pourtant, il y avait eu libération de la personne. Malgré le Parti radical dénonçant l'aliénation et voulant briser avec le salariat.[11] Rappelons-nous ces victoires syndicales de l'Après-Guerre et jusqu'aux plus récentes, lesquelles conduisirent à la société de consommation.

Arrivé au stade d'une civilisation en mal d'orientation, la France s'étonne probablement de retrouver dans sa constitution un paragraphe qui proclame le «Droit au travail pour tous». Et ce n'est pas rien que ce préambule de constitution: «Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi» (...)
Tout en admettant que ce fut le traumatisme de l'Après-Guerre qui avait conduit la législation à faire du travail un droit essentiel et l'un des éléments servant la socialisation, la cohésion et la stabilité sociale. [12]


Le syndicalisme et l'éthique d'une culture à renouveler
Chez nous, des syndicalistes comme Michel Agnaieff ont pointé du doigt certaines faiblesses du syndicalisme québécois: «Au nom de cette croissance, il (le syndicalisme) avait négligé des questions absolument primordiales à la vie syndicale, tel le droit de regard sur les changements technologiques, sur les priorités de recherche et de développement ainsi que sur les décisions d'investissements et de désinvestissements des employeurs».[13]

Le syndicalisme actuel vit la mue avec prudence. Habitué au discours paternaliste et provocateur, il n'arrive pas à rassembler autour de valeurs où la responsabilité de la personne s'éveillerait au dépassement de l'angoisse matérialiste pour canaliser l'adrénaline en valeurs productrices de sens.

L'éthique du citoyen dont traite le syndicalisme Henri Lamoureux est représentative d'une mue qui n'arrive pas à se renouveler dans les grands principes de solidarité. Ce qui nous ramène aux «clauses orphelines».[14] Il s'agit d'un langage contradictoire au sein d'une base déjà divisée. Ce que la jeune génération des syndicalistes dénonce.[15]


Et si l'écart était nivelé par notre solidarité?
André Malraux a dit du prochain millénaire qu'il serait spirituel ou ne sera pas. D'autres disent qu'il sera écologique ou ne sera pas. Phrases porteuses de sens pour les uns, quand clichés pour d'autres. La gageure sera de s'approprier le pont menant vers le progrès de la technologie, sans nier certaines valeurs découlant d'une responsabilité éthique touchant les transformations de la production mais aussi de la culture humaniste. Ce que Lionel Jospin traduit dans un langage transparent en disant que «le XXIe siècle sera la bataille de l'intelligence».[16]

Nul doute que l'écart entre travail et emploi jouera son rôle quant au renouvellement de cette nouvelle culture. Ceci mérite que les structures syndicales s'accordent autour d'une voie capable de solidarité. L'État et les syndicats sont nécessaires à l'orientation des forces vives pour le renouveau de la culture du travail. Ce qui passe par le renouvellement de l'éthique de la production. Autrement, nous donnons libre cours à l'anarchie de la production et des marchés, récupérés par un néolibéralisme auquel l'État a cédé. Ce qui donne libre cours au marchéage vampirique du pouvoir concentrationnaire.

J'entends par pouvoir concentrationnaire, le pouvoir d'argent des entreprises multinationales et la «pensée unique» dénoncée par Ignacio Ramonet.[17] Ce que Ignagio Ramonet traduit en terme de P.P.I.I. ou système planétaire, permanent, immédiat et immatériel à travers la globalisation de marchés menant aux transfuges de l'asservissement.

Plusieurs modèles donnent espoir d'en arriver à la civilisation humaniste à travers la culture du travail. Plus encore quand on voit poindre les idées quant à la refonte du code du travail. Notamment pour la France dont les en voici des aspects:

«Cette idée s'est incarnée en France dans la proposition du Rapport Boissonnat (...) d'amender le droit du travail afin de favoriser la mise en place d'un contrat d'activité. Elle consiste à transformer profondément le droit du travail en substituant le contrat d'activité au contrat de travail tel que nous le connaissons aujourd'hui. Le contrat de travail actuel est souscrit entre un individu et son employeur, alors que le contrat d'activité serait conclu entre le travailleur et un réseau d'employeurs librement réunis et constitué d'entreprises ainsi que d'autres acteurs économiques publics ou privés: chambres de commerce, collectivités locales, écoles, universités, associations, etc.»

Conclu pour une durée d'au moins cinq ans, le contrat d'activité comprendrait des contrats de travail classiques en entreprises ainsi que des périodes de formation ou des congés d'utilité sociale (consacrés à élever ses enfants, par exemple). Du côté des entreprises, le principal avantage attendu d'un tel contrat est la flexibilité. Elle pourrait, en cas de baisse d'activité, «prêter» certains salariés à une autre entreprise ou à un autre acteur du réseau, les placer en formation, leur favoriser l'exercice d'une activité indépendante pendant un certain temps ou leur dégager du temps disponible pour d'autres activités sociales. Les salariés, eux, conserveraient, quelles que soient les variations de l'activité économique, les garanties inhérentes à leur contrat d'activité. (...) Il s'inscrit dans un mouvement plus large qui propose de substituer à la notion d'emploi la notion d'employabilité.»[18]

A ce stade, l'emploi a rejoint l'image d'une structure capable de faire des liens entre l'individu et le tissu social. Malgré la précarité, il y a pont entre responsabilité individuelle et collective. Comment? Par l'intervention de l'État tout autant que par les valeurs du contrat social.

Évidemment, tout pays pense que l'économie sociale peut faire progresser et la cité et la culture du travail. Culture dont parle aussi l'américain Jeremy Rifkin dans un profil humaniste d'une société de l'an 2045:

«La majorité des Américains reçoivent leurs moyens d'existence de la mairie sous forme de bons, en échange de travaux d'intérêt général dans les organisations à but non lucratif. (Les bons sont financés par l'instauration d'une TVA sur les biens et services de haute technologie.) Leurs projets sont extrêmement variés: encadrement d'enfants ou de personnes âgées, cours pour adultes, travail dans des centres de soins préventifs, des galeries d'art municipales, des parcs de stationnement, des jardins publics, des équipes de sport de quartier, participation à des projets historiques, à des activités religieuses ou politiques. Les talents pour l'éducation et le domaine socio-culturel requis par les emplois bénévoles sont ceux qui résistent le mieux à la substitution par les ordinateurs, robots et systèmes de télécommunication. Si les métiers liés à l'économie de marché, même les plus qualifiés - sont souvent réductibles à des opérations de numérisation et d'informatisation, les professions de soins qui impliquent des relations intimes entre les personnes sont beaucoup trop complexes pour être assurées par des logiciels «high-tech». Dans l'ère «post-marché», ce sont ces emplois qui sont devenus les plus cotés. Les gains de productivité rendus possibles par le progrès technologique ayant été amplement diffusés dans la population américaine, les gens travaillent moins de cinq heures par jour - aussi bien dans le domaine socio-culturel que dans le secteur privé. Ce qui laisse plus de temps pour la famille, les amis, les projets personnels et la détente. En outre, une partie des richesses dégagées par la révolution technologique est partagée avec les pays en développement.»[19]


Conclusion
Si l'écart entre travail-emploi devait progresser, il y aurait brisure avec la démocratie et régression de la culture humaniste. Car, la volonté de la «pensée unique» se sert de l'avance de la technologie par rapport aux cultures du travail en déclin. La culture de l'emploi a le vent dans les voiles alors que le filet social se rétrécit comme peau de chagrin.

Le rêve semble facile sous la plume de Jeremy Rifkin mais la réalité est plus exigeante. Pour donner place aux rêves, il faut d'abord avoir le courage de ses idées. La technologie ayant transformé le travail, nous voilà emporté vers une civilisation à inventer. Une civilisation qui tiendrait compte de l'humain en devenir à travers les rapports au travail et à la communauté.

Il nous manque la conscience du rapport éthique que voudra cette civilisation. Certes, elle sera exigeante d'une responsabilité bilatérale quant au regard à poser sur l'écart. Quant à l'éthique d'une production capable de rencontrer les exigences d'un monde sans frontière. A partir de cette conscience, nous avancerons dans «l'utopie concrète» dont parle Lionel Jospin.




[1] BARNEVIK, Percy, «Le nouveau «roi» de Suède», Courrier International, no 339, 30 avril 1997.
[2] CLAIRMONT, Frédéric F., «Ces deux cents sociétés qui contrôlent le monde», Le Monde diplomatique, no 517, avril 1997.
[3] Le Nouvel Observateur, 22-28 mai 1997, p. 26.
[4] Edgar Morin, Le Nouvel Observateur, Ibid.
[5] Propos de Michel Doré in Le travail éclaté, émission no 3: "Sofufrir ou profiter de la crise économique" (09.05.82) Série animée par Pierre Godin, journaliste, et Mario Cardinal, réalisateur. Transcription radio, 1982, 153 p., Société Radio Canada.
[6] SANSFAÇON, Jean-Robert, Éditorial, Le Devoir, 21 mai 1997.
[7] HAMELIN, Jean, PROVENCHER, Jean, Brève histoire du Québec, p. 88, Boréal, 1987.
[8] LABERGE, Hélène, «Quand le socle de la vie est en péril», L'Agora, vol. 4, no 3, p. 18.
[9] Propos de Jacques Dufresne in Le travail éclaté, émission no 1: "Tout le monde est malheureux" (09.05.82). Série animée par Pierre Godin, journaliste, et Mario Cardinal, réalisateur. transcription radio, 1982, 153 p., Société Radio-Canada.
[10] LABERGE, Suzanne, «Les pionnières accrochent leurs patins», Magazine du journalisme québécois, page 17.
[11] «Comment nous travaillerons demain», L'Express, mars 1996.
[12] Préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 intégré dans le "bloc de constitutionnalité" de la Ve République par la juriprudence du Conseil constitutionnel
HOLCMAN, Robert, «Le Chômage», Mécanismes économiques, conséquences sociales et humaines, No 5045, 1996-20, p. 143.
[13] Gestion, volume 20, no 3, septembre 1995.
[14] LAMOUREUX, Henri, Le citoyen responsable, pp. 136-137.
[15] SAVIGNAC-DUFOUR, Patrice, «Statut précaire», Voir, 15 avril 1997.
[16] Nouvel Observateur, Ibid.
[17] Nouveaux pouvoirs, nouveaux maîtres du Monde, p. 10.
[18] HOLCMAN, Robert, «Le chômage», Mécanismes économiques, conséquences sociales et humaines, no 5045, 1996-20, pp. 143-144.
[19] RIFKIN, Jeremy, «Qu'il fera bon vivre dans l'ère de l'économie sociale», Courrier international, no 339, 30 avril au 6 mai 1997



Publié dans l'Action Nationale (No 3, Mars 1998) et la Revue Syndicale du Syndicat de la Fonction Publique (février 1998).

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