dimanche 1 mars 1998

Et si le droit au travail pour tous passait par... la mort de l'emploi?

Article paru dans l'Action nationale

Pouvons-nous soutenir que l'écart entre travail et emploi s'exacerbera dans les prochaines décennies? L'écart pouvant même se transformer en rivalités de droits entre citoyens/citoyennes. Droits, dont certains, pourraient se rattacher à l'inclusion ou l'exclusion. Au premier regard, l'écart demeure inapparent, mais les déchirures vont continuer de se faire par l'emploi et le mondialisme. L'écart mettra en compte jusqu'au clivage entre membres d'une même société par des valeurs en train de s'instaurer. Le profil est flou et chevauche sur deux polarités. D'un côté, le profil d'une civilisation humaniste capable d'intégrer la culture du travail. Ce qui exigerait la cohésion d'un plan visionnaire faisant avancer l'avenir du travail. De l'autre, celui d'une société hiérarchisée dans les privilèges de l'emploi, sans égard au tissu social. Une culture qui s'instaure dans le marchéage. Dans cette société, l'État cède le pouvoir au néolibéralisme. Le monde est sans frontière et dans la perspective de privilèges d'un modèle féodal rajeuni.

vendredi 1 novembre 1996

Derrière le multiculturalisme…le tendon d’Achille anglais

Revue  L’Action nationale  (Publication : Vol 9, Novembre 1996)
Par : Jeanne Gagnon

 
Le multiculturalisme est un faux débat. Tout le discours invoque l’ouverture quand un pouvoir «gommé » s’y dérobe. Pouvoir d’une minorité cachant l’enjeu du multiculturalisme sous la mante du pouvoir. Et pourtant, le débat se révèle aussi miroir d’une réelle fracture entre les deux peuples fondateurs.  Fracture du miroir d’une Constitution qui cherche à se redéfinir dans l’utopie du multiculturalisme, pour ne pas dire la « Tour de Babel » du prochain millénaire.  Fausse démocratie d’un pouvoir inhérent au peuple anglais dont le tendon d’Achille bloque l’évolution d’une Amérique édénique quand on la compare à l’autre!  Et pourtant, cette « Amérique plus douce » dont parle Keith Spicer avec amour pourrait s’échauffer jusqu’à devenir serre « bosniaque ».

Le tendon d’Achille du peuple Anglais réside dans ce paradoxe d’une vision dépassée.  D’une vision incapable de suivre les transformation d’un monde en mutations sur fin de millénaire. Évolution menant les petits États vers l’autonomie.  Dans la foulée de ce qui reste de manœuvres pour gouverner à l’heure d’Internet.

Des ténors s’égosillent pour nous convaincre d’un fédéralisme suranné. Sur les tribunes, on crie à fendre l’âme pour trouver des coupables alors qu’il faudrait ouvrir sur l’horizon d’une grande communauté acceptant l’identité à partir des origines du pays.  Ce qui impliquerait une vision bicéphale, tout en tenant compte ultérieurement des autochtones.  Ce qui impliquerait des états souverains à l’intérieur d’une fédération qui, dans le concert des fédérations du IIIe millénaire, implique le nationalisme.  Tout nationalisme cherchant à jouer dans la mire de son destin, l’élan du peuple québécois n’en serait que plus légitime.

Nombreux auront été les Canadiens ayant gardé l’espoir du renouvellement d’une Constitution capable de respecter le Québec et sa majorité.  L’espoir s’envola avec Meech.  Les plus lucides savent qu’il y eut, avec Meech, fracture décisive.  Entre les coupables d’identité et le Canada-anglais, il y a, depuis le dernier automne, un grand révélateur, c’est-à-dire un peuple « aimable » en autant qu’il s’écrase.

Et pourtant, au fil des générations, quelques poignées d’intellectuels anglophones ont tenté d’élargir la vision du fédéralisme.  Cette vision tenait compte de l’histoire.  Encore récemment Des comptes à rendre entre les deux peuples sont remontés à la surface sous la plume d’un anglophone de l’Ontario. Discours qui met en relief ce que reconnaissent les plus ouverts. Propos nous ramenant à des faits que l’on veut occulter et dont voici un extrait :
« Les Canadiens anglais ont-ils la volonté politique d’entreprendre cette démarche? La première étape consiste à reconnaître que nous avons des dettes à payer à la nation québécoise. (…)  Reconnaissons-nous ce fait devant les descendants de ceux que nous avons conquis, reconquis et opprimés?  Devant les descendants que nous avons exploités comme main-d’œuvre à bon marché? Pouvons-nous offrir compensation pour les années de privilèges anglophones au Québec? Sommes-nous quittes pour la Loi sur les mesures de guerre, les manœuvres dirigées par nos services secrets contre le PQ et la trahison de 1981-1982?  Avons-nous effacé les injures et les affronts qui ont suivi l’échec de Meech? Sommes-nous allés aussi loin que nous le pouvions lors de Charlottetown? Pouvons-nous affirmer, en conscience, que nous sommes, devant l’histoire, sans tache devant les Québécois? » [1]

Voix isolée parmi d’autres de la grande communauté anglophone, Conway et tous les autres n’auront pu briser l’écart ou encore favoriser un leadership susceptible de provoquer l’entente. Toujours, la majorité anglophone sera demeurée réfractaire à l’autonomie du Québec.

Le multiculturalisme

Le multicultualisme répond bien aux menaces ressenties par la minorité anglophone du Québec.  Minorité soudée au Canada-anglais par ses origines, celle-ci devra néanmoins répondre de la « Babellisation » du Canada, de même que de la spoliation d’un héritage orienté par les Pères de la Confédération.  Aujourd’hui, la politique du multiculturalisme s’est fait des adeptes tout en développant l’intolérance.  Elle est devenue le creuset capable de générer la violence sourde d’une poudrière, l’intolérance échauffant les esprits autour de l’ethnicité.

Le peuple anglais pourra-t-il jamais progresser vers une certaine idée du fédéralisme qui soit, sinon en avance, du moins d’époque?  Il faudrait tout d’abord voir aux faiblesses du tendon d’Achille.  Là où se joue l’idéologie du pouvoir « Coast to Coast » et de l’autorité de l’État.

Dénoncée il y a 25 ans, la faiblesse du tendon d’Achille est manifestement le signe du peu « d’image de soi » de ce peuple de dire un ancien de l’Université de Toronto. Ce dernier mettant en relief les traits suivants :
« La grande faiblesse du Canada anglais, à l’entrée de ces négociations, est la pauvreté de son image et de son sens de lui-même. Au lieu de se concentrer directement sur sa propre survivance culturelle et économique, il continue malheureusement à s’attacher au plus petit commun dénominateur, à savoir son propre territoire et son autorité sur ce territoire »  [2]

Et que découvre-t-on encore aujourd’hui? On découvre que rien n’a changé, bref « le bras étatique » du Canada-anglais ergote toujours sur les hantises du tendon d’Achille, à savoir dans la jactance de l’autorité et du territoire. Faiblesse qui n’a qu’une volonté : assimiler un certain peuple sous couvert de multiculturalisme. Par contre, dans le multiculturalisme, certains estiment percevoir une nouvelle idéologie ou Marxisme rebaptisé.  Et de l’avis de Dînés D’Souza, ce nouveau marxisme ne parlerait plus en terme de division des classes sociales mais plutôt de division entre ethnies. [3]

Malheureusement, le discours du multiculturalisme nous desservira tous tant que nous sommes. Car nous sommes de cet espace qu’on appelle « L’Amérique plus douce ». Cella à laquelle faisait référence Keith Spicer lors d’une interview par Denise Bombardier. C’était en avril dernier sur les ondes de Radio-Canada FM.

Ne serait-il pas urgent d’afficher l’identité de l’un et l’autre peuple en toute transparence? Ne serait-il pas urgent de voir le fédéralisme dans le prisme agrandi du IIIe millénaire? Là où se joue projet politique et souveraineté d’un peuple Cette transparence n’aurait plus à composer de manipulation en manipulation sur le dos des immigrants. Les « comptes à rendre » impliquant d’abord deux peuples. L’immigrant(e) adhérerait à l’une ou l’autre communauté par affinité culturelle ou politique et l’évolution d’une civilisation ferait le reste.

Si, avec la séparation du Québec, survenait le durcissement inexorable que laissent planer certains milieux fédéralistes, il faut penser que le Québec souverain en serait pénalisé.  Par contre, cette radicalisation desservirait aussi le Canada-anglais qui, dans la nouvelle conjoncture, ne pourrait que provoquer la fin de cette « Amérique plus douce ». Voisin nordique de l’autre Amérique, le Canada serait devenu bien fragile au « Big Brother » dont les idéaux de démocratie sont de plus en plus du concept dominant lié au « market democracy ». [4] 


Le décalage dans le temps

Certes, on ne peut que s’inquiéter avec Keith Spicer des influences qui joueront sur le devenir de cette « Amérique plus douce ». La nouvelle ère pourrait obliger aux affrontements. Déjà la carte délétère du multiculturalisme nous le fait pressentir.  Viendra un temps où le tendon d’Achille de l’Anglais n’aura plus d’autres ressources que de se fondre dans la foulée d’un « Big Brother » servant plus la richesse que la culture! Le Canada, lui-même affaibli dans ce qu’il pouvait présenter culturellement, à travers ses origines, cherchera vainement des « coupables » ou des « loyalistes » pour sauver les meubles. Il sera trop tard…comme en Autriche! L’isolement ou l’avalement aura fait son œuvre. Le Conquérant aura raté le virage à travers les manipulations. Coupable d’intolérance envers le Québec, l’Anglais aura rompu avec l’héritage d’un sol fertile en boutures mais qui ne pouvait nier sa couche basale sans passer par la sécession de l’État du Québec.

Nous sommes revenus du rêve appelé « Le beau risque ». Il nous faut maintenant un dernier sursaut pour empêcher l’avalement. Je compatis à l’angoisse de Keith Spicer mais, à l’encontre de cet homme pour qui j’ai une certaine admiration, je sais que le Québec se doit d’avancer dans ses mémoires.

Par contre, en comparant ce pays à l’Autriche, il m’oblige à évoquer la lenteur du peuple Anglais à se mettre dans le temps du IIIe millénaire.  D’une part, parce que ce pays tente de pratiquer une politique internationale alors que sa politique intérieure est une faillite. Cette faiblesse crée des zones d’ombres tout comme en Autriche. Ce que des historiens ont dit pour l’Autriche pourrait autant être évoqué pour le Canada, à savoir que peut-être le Canada aura-t-il, lui aussi, pratiqué trop tôt la politique internationale.  Ce qui a fait dire aux historiens par rapport aux Habsbourg : « Ils n’auront pas su choisir. Ils ont été internationaux trop tôt et nationaux trop tard. Ce lent processus de désintégration du pouvoir autrichien aura duré mille ans. «  [5]  La préface de Morand le relate ainsi : « Mille ans de luttes pour l’Europe; mille ans de missions européennes; mille ans de foi européenne. [6] La désintégration du Canada n’attendra pas si longtemps!

Qui pourrait nier cette évidence à l’effet qu’un peuple doive, un jour ou l’autre, tenir compte de ses mémoires? Revenir à son identité à travers toute évolution n’est que juste part des mutations à travers le temps traversant toute civilisation. Dimension dont traite Hanna Arendt dans une publication autour de la culture. [7]

Certes, tout peuple avance entre mémoires et aspirations.  Claude Julien en faisait l’illustration dans un récent article. Propos où il compare les aspirations contradictoires de la Communauté européenne à celles des États-Unis d’Amérique.  Pour convenir que ce qui est bon pour les États-Unis d’Amérique ne pourrait l’être pour la Communauté européenne. [8]  Ainsi peut-on parodier en alléguant : ce qui est bon pour le Canada-anglais ne peut l’être pour le Québec; ce qui est bon pour l’autre Amérique ne peut l’être pour le Canada-anglais.

Le prochain référendum reste un autre pont. Il nécessitera aussi plus de concertations, plus de contacts avec la base, plus de compréhension entre Québécois et Québécoises de toutes les composantes ethniques.  S’il faut reconnaître l’apport de toutes ces cultures, on ne pourra pour autant nier l’identité d’un peuple forant la couche basale du Québec.

Si pour ce peuple, être conséquent exige de maintenir la Loi 101, gardons-nous toutefois de verser dans la négativité de l’Ombre, c’est-à-dire en négligeant ce qu’il y a d’atouts derrière la connaissance d’une langue.  D’autant plus que cette langue est devenue celle des marchés. Le plus humble citoyen devra, n’en doutons pas, élargir son horizon pour communiquer avec le village planétaire. L’apprentissage fait d’une pierre deux coups, car en préparant les individus à s’engager dans le labyrinthe des marchés internationaux, il nus sort du nationalisme frileux. Toute langue restant un pont entre individus et sociétés.

Il faut préparer les générations  à venir dans la connaissance et l’identité. L’Éducation reste le chemin qui servira tant le politique que la connaissance. Par contre, l’école québécoise souffre de carences graves. Lise Bissonnette vient souvent nous le rappeler. Le projet de société passe par ce creuset de la cohésion. L’oublier, c’est se confiner dans les classes affaiblies, dans l’enseignement inégal, dans les classes surpeuplées où l’enseignant se perçoit dans la solitude, parfois même jusqu’à l’aliénation. Celui ou celle qui devrait aimer sa tâche et l’espace-temps du Savoir est contraint à haïr son quotidien. Certains lieux étant infernaux par absence d’encadrement. Souvent dans la demesure d’un pouvoir renversé par le bas.


Conclusion

Par delà le fédéralisme et son miroir, il y a Lucien Bouchard. Son discours rassemble les québécois de plusieurs tendances. Il représente cette dualité de l’âme québécoise, à savoir tolérance et fierté. Et si, par lui, survient cette réconciliation souhaitable entre le Québec et Ottawa, celle-ci ne pourra faire abstraction ni de la démocratie, ni de l’identité d’un peuple.

Courage et fierté nous seront demandés. Monsieur Parizeau aura eu cette fierté, c’est-à-dire ce courage à travers le langage. Car les mots prononcés le soir du Référendum reflétaient une facette du miroir. L’autre versant étant celui de nos propres faiblesses. Modèle de courage, s’il en est, pour l’identité manifestée; ensuite pour le refus de nier le sens profond du message.


Je termine en citant l’extrait d’un texte très évocateur de mémoires. Un texte d’un philosophe québécois qui, pour avoir vécu longtemps en France, aura reconnu sa propre vérité quelque part entre l’exil et le retour aux sources. Retour ou évolution vers l’identité dont le processus ramène à ce que le Québécois veut reconnaître, consciemment ou inconsciemment, dans son désir de demeurer au sein du Canada. Ce qui implique le besoin inaliénable d’affirmation de mémoires et d’aspirations pour l’avenir du pays. Malgré ce que d’aucuns appellent « avantages » du « Coast to Coast ». Car l’identité refuse toute culpabilité. Plus encore, elle exige de se reconnaître dans l’espace-temps. Long trajet dont cette phrase témoigne de façon troublante : « Il nous faudra réapprendre à aimer le Québec, sans complaisance mais avec compassion, comme on porte un enfant dans ses bras, en tenant la tête haute. [9]






[1]  Des comptes à rendre (p. 273) John F. Conway, VLB.
[2]   De quoi le nationalisme canadien-anglais est-il fait? (Abraham Rotstein, Le Devoir, 2 février 1978).
[3]   Marx est vivant (Journal VOIR, 6 mai 1993).
[4]   (…) la démocratie fondée sur la citoyenneté céderait la place à ce que les Américains appellent « market democracy » - Une Europe des Citoyens, l’Outil et le projet, par Claude Julien – Le monde diplomatique, avril 1996 (pp. 17).
[5]   La Dame blanche, p. 30. – Auteur : Paul Morand – Éditions Robert Laffont (1963).
[6]   La Dame blanche des Habsbourg – Préface de Hugo Von Hofmansthall
[7]   La crise de la culture (Hanna Arendt)
[8]   Une Europe des Citoyens, l’Outil et le projet – par Claude Julien – Le monde diplomatique – avril 1996 (pp. 16-17).
[9]   Ce pays comme un enfant…- Serge Cantin – Revue Liberté, numéro 175 – 1990.

mercredi 2 octobre 1996

Le tendon d’Achille du Canada anglais

La politique du multiculturalisme ne vise qu’à assimiler les francophones
Le multiculturalisme est un faux débat. Tout le discours invoque l'ouverture quand un pouvoir «gommé» s'y dérobe. Pouvoir d'une minorité cachant l'enjeu du multiculturalisme sous la mante du pouvoir. Et pourtant, le débat se révèle aussi miroir d'une réelle fracture entre les deux peuples fondateurs. Fracture du miroir d'une Constitution qui cherche à se redéfinir dans l'utopie du multiculturalisme, pour ne pas dire la «Tour de Babel» du prochain millénaire. Fausse démocratie d'un pouvoir inhérent au peuple anglais dont le tendon d'Achille bloque l'évolution d'une Amérique édénique quand on la compare à l'autre! Et pourtant, cette «Amérique plus douce» dont parle Keith Spicer avec amour pourrait s'échauffer jusqu'à devenir serre «bosniaque».

Le tendon d'Achille du peuple Anglais réside dans ce paradoxe d'une vision dépassée. D'une vision incapable de suivre les transformations d'un monde en mutations sur fin de millénaire. Évolution menant les petits États vers l'autonomie. Dans la foulée de ce qui reste de manœuvres pour gouverner à l'heure d'Internet.

Des ténors s'égosillent pour nous convaincre d'un fédéralisme suranné. Sur les tribunes, on crie à fendre l'âme pour trouver des coupables alors qu'il faudrait ouvrir sur l'horizon d'une grande communauté acceptant l'identité à partir des origines du pays. Ce qui impliquerait une vision bicéphale, tout en tenant compte ultérieurement des autochtones. Ce qui impliquerait des états souverains à l'intérieur d'une fédération qui, dans le concert des fédérations du IIIe millénaire, implique le nationalisme. Tout nationalisme cherchant à jouer dans la mire de son destin, l'élan du peuple québécois n'en serait que plus légitime.

Nombreux auront été les canadiens ayant gardé l'espoir du renouvellement d'une Constitution capable de respecter le Québec et sa majorité. L'espoir s'envola avec Meech. Les plus lucides savent qu'il y eut, avec Meech, fracture décisive. Entre les coupables d'identité et le Canada-anglais, il y a, depuis le dernier automne, un grand révélateur, c'est-à-dire un peuple «aimable» en autant qu'il s'écrase.

mercredi 1 mai 1996

Nouvelle culture du travail et convivialité

Pouvons-nous penser qu'il y aura chevauchement, sinon dichotomie de valeurs entre l'emploi et le travail des sociétés du prochain millénaire? Pouvons-nous imaginer que le travail et l'emploi ne pourront que devenir distincts? Pouvons-nous d'ores et déjà prédire que le travail, plus que l'emploi, favorisera l'évolution d'une civilisation humaniste? Ce sont là des questions fondamentales auxquelles nous devons nous attarder.

Le texte de Madame Claudette Carbonneau, vice-présidente de la CSN, publié dans les pages du Devoir sous le titre: «L'emploi, source première de solidarité sociale»[1] s'avérait dans la vision restreinte de l'emploi. Le titre en soi provoquait au grand dilemme de cette fin de millénaire: l'émancipation de la classe ouvrière passera-t-elle par le travail ou par la disparition de l'emploi?

Nous sommes arrivés au carrefour où le travail et l'emploi vont provoquer, sinon faire éclater les ambiguïtés reliées aux valeurs. Nos choix portent les conséquences d'un renouvellement où s'inscrit le portrait des déchirures. Tant pour la personne que pour la société. Des choix qui seront de l'ordre des stratégies dans le rapport entre travailleurs/travailleuses et syndicats, entre forces syndicales et patronales, entre les structures d'entreprises face aux mutants de la nouvelle civilisation. Car là se joue un nouveau langage. Langage éthique et de responsabilité. Là où l'individu prend conscience de son lien à la responsabilité personnelle et collective. De ces nouveaux rapports surgiront les pontonniers. Par-delà l'ombre des pontonniers, une nouvelle civilisation du travail, encore informe, porte ses mutants dans l'isolement. Ils sortiront de l'ombre à partir du support des structures.

Les nouvelles conventions sont encore à écrire mais la démocratie pourra obliger à des luttes pour que le dessein prenne corps. Sinon, on continuera d'avancer dans le doute et l'obscurité. Même en perte de ses mémoires du passé. Jusqu'à faire douter de la Science, de l'Art, des Guerres d'un passé humain. L'Argent prenant toute la place, la pensée sera tétanisée et l'héritage forclos.

mardi 1 mars 1994

La voix est messagère de l'éternité


Je n’avais pas encore atteint l’âge de raison que la voix ouvrit au temps de la grâce. Sitôt touché, mon pas ressentait l’affleurement et j’accédais au pouvoir immanent du regard. La vision s’étendait par-delà l’horizon de l’église, par-delà cette forêt séparant des cantons avoisinants pour atteindre des frontières insoupçonnées. Vision sans conséquence jusqu’à la déchirure du voile sur l’écart.

J’étais une enfant lorsque vint mon pas dans l’alcôve du temps suspendu. La mémoire a gardé le haut-relief de l’un d’entre nous, comme un retable du temps ineffable, avec des modelés éminents, sa lumière sur le mordoré des étoffes, lumières filtrant l’opacité de la poussière balayée par les semelles. Je ne saurais présumer de l’instant initiatique ni de l’âge que traversait l’enfance lorsque vint ce moment de grâce.

C’était un jour d’été particulièrement chaud. J’étais des acteurs et figurants d’une fresque en mouvement. Dans ce cadre temporel, mon regard embrassait la dignité d’un rassemblement animé de gestes symboliques. Entre figurants et acteurs, je me mouvais de la distance sensible à la majestueuse composition.

Sans cesse ramenée d’une coupe à l’autre par un déplacement spatial. L’un m’isolait de l’agitation; l’autre me ramenait à la fresque. Tel le pouvoir d’une lentille ou par effets gyroscopiques aux variances du temps suspendu. Détachement d’une loupe qui me renvoyait jusqu’à l’image de mon corps fragile.

Dans ce cadre temporel, j’étais absorbée par le chatoiement de la lumière du jouir sur le mordoré des étoffes, par le mince voile de poussière sous l’effet des pas, par la chorégraphie des gestes, par les allées et venues d’une cohorte humaine d’emblée tournée vers une jeune fille nubile.

Partagée entre le sensible et la matérialité d’un tout m’englobant. Dans la quiétude d’une vision en aparté sans ressentir l’isolement. Béatitude qui émanait tant du tableau que du flanc rassurant de la femme orientant le déplacement des acteurs. Cette femme était ma mère.

On eût dit que les vois discouraient au-dessus de ma tête bien que l’entendement me fût connu. Tel un langage divulgué dans la cadence de forces et mouvements stylisés. Tel un cérémonial empreint de sacré. Tableau sublime que le Titien aurait intitulé : La jeune fille au grabat.

On s’avançait sur la place entre deux habitations séparées par un mince filet de route. Les cheveux de la jeune fille étaient enroulés dans un serre-tête blanc. Sa présence restait au cœur du tableau. Son corps longiligne moulé par les couvertures, la tête droite sur l’orient de sa couche, silencieuse et présente dans les glissements obliques du regard allant des acteurs aux figurants près du  brancard.

Emphatiques, les porteurs s’avançaient vers l’autre face de la route alors que ma mère orchestrait le mouvement. Ils allaient enjamber la route séparant les deux habitations quand le nerf optique rompit avec la lumière et l’univers de la fresque s’effondra sans retour.

La grabataire vécut quelques jours au sein de notre famille. Le temps de séparer l’adolescente en typhoïde d’une mère en couches. Pourtant, rien de son passage entre nos murs, ni du repli de cette fresque vers son point de création n’aura subsisté en ma mémoire.

L’enfance fut ainsi, traversée de modulations fugitives de plus ou moindre intensité. Certains jours, enveloppantes comme une nuée; d’autres jours, insaisissables comme l’impromptu sur le chant des cigales, sur le temps d’une ronde, sur l’écho au-dessus des bleuetières. Furtifs moments qui suspendaient l’heure sans en briser l’innocence.

Malgré la candeur du regard, mes pas étaient guidés vers l’écart. C’est ainsi qu’à l’adolescence se profila le temps indicible au-dessus de la mare. La nocturnale de l’étang n’avait rien de commun avec les espiègleries sous le soleil ni avec les captures de batraciens et têtards de mes frères.

Bercée par le coassement des grenouilles, le regard sur la mare entraînait dans un vide bleuté. J’en revenais sans meurtrissure alors que j’avais dépassé le clocher du village et l’aréna, l’emplacement des fêtes foraines et les bleuetières.

Dès la première jeunesse un déménagement coupa de l’étang. Ce que cette lagune avait ouvert de perspective n’était allé plus loin que l’horizon flou des rêves.

Malgré un goût pour la contemplation, rendue au cap de la mi-trentaine je détournai le regard de l’Église. Pensée et sensible composaient avec l’errance. J’allai sur une route faite de ponts et déchirures jusqu’aux limites de l’obsédant horizon.

Arrivée entre sextant et boussole il n’y eut qu’à me pencher sur l’écart. Je crus que la verticalité allait l’emporter sur l’horizontalité. Je crus ne pouvoir revenir à la distance du front levé sur le champ de ma vie.

Pourtant, de ce regard vint la reconnaissance de l’éternité. De ce regard origine la conscience de l’esseulement. Rencontre de l’intemporel confronté au temps qui, sur mon visage, avait laissé des traces alors que l’éternité m’ouvrait à l’inexistence du temps.

La pensée voulut sonder par le haut. Un reste d’espoir m’accompagnait sur le versant de l’Ubac. D’un pic à l’autre la mutité du Père et le poids infini de l'esseulement.

C’était un vol de nuit. Plus encore, c’était la nuit de Noel. Résolue, à 30 000 pieds d’altitude, je m’approchai du mystère. Près du hublot, les mots alternaient entre questionnement et oraison. Du temps de l’enfance, à cette altitude j’eus touché les portes du Paradis. J’ouvris la veine ardente pour retrouver la vision enfantine. En vain.

Après quelques heures de vol j’arrivai à la longitude du dépassement quand, sans trembler, mon regard se posa sur le trou noir avalant les naines blanches.  Il y avait la profondeur de la solitude existentielle noyée dans l’infini. Il y avait mon bras sur l’accoudoir et ce regard traversant le hublot de l’éternité dont j’étais un élément sans âge.

Je revins à la gravité de l’âge du corps. J’allais et venais entre le stoïcisme et l’absurde. Le sensible l’emporta sur l’apagogie. Ce qui restait de choix véritable allait passer par la voix et les mouvements qui la font exister dans le temps de nos vies.  Mouvement du rapport à l’autre à travers le lien qui fait sens. Lien amoureux, lien avec la famille, lien avec la société.

Déjà l’écart existait avant la longue marche mais au sein de la famille, l’après-chaos avait exacerbé les tensions. D’un côté, le nivellement des voix; de l’autre les compétitions et rivalités. Telle une guerrière je déchirais des voiles pour me retirer et refaire le souffle que voulaient récupérer les souffrances de la mère. Reparaissant dans l’inattendu alors que les masques et rapports mimétiques n’avaient pas été préparés. Guerre sainte contre l’aliénation d’un surmoi envahisseur doublé d’une relève matriarcale protégeant le joug des mères.

Surmoi et matriarcat ont survécu à la guerre mais les masques ont subi des craquelures. De cette guerre où le souffle s’est surpris dans la haine de la famille et de la mère, je suis sortie purgée. D’abord purgée des rivalités et rapports mimétiques; ensuite purgée de la haine du pouvoir matriarcal cristallisant la voix maternelle dans ce lien servant les peurs d’influences en brimant les libertés individuelles. De ce long cheminement vient le sentiment d’appartenance à la famille.

Plus de quinze années se seront écoulées avant de vivre le lien sensible sans craindre cette manipulation par la souffrance. Avant de rencontrer l’autre femme. Avant de parler du père. Avant d’entendre la mère dans sa propre voix.

Puis un jour je passai à l’ultime aveu de mon âge. Origine tue dont le cours remonte à plus de 150 000 ans. La mère m’a regardée, l’œil noir, dérange par le propos. Poétique aveu faisant état du temps où nous étions sœurs. Poétique aveu ramenant les coupes du temps jusqu’à ce dernier sein.

Son rythme biologique s’est transformé depuis le récent accident cérébro-vasculaire. De laver sa vulve m’a ramenée au limon d’origine. Ainsi de l’agilité d’autrefois il ne reste que l’ombre fragile d’une femme penchée sur l’impalpable horizon de ses quatre-vingts ans. En dépit de la canne et des cataractes, l’éternité de la voix bat le tempo pendant que, telle une sentinelle, son regard veille sur la famille et ses chaos. Parfois, nous parlons de la Voix. Cette Voix qu’elle nomme Dieu.

Ces dernières années elle s’est rendue jusqu’à Leibniz. Je n’y suis pour rien et j’ignore toujours par quel hasard, sans disposition pour ce genre de lecture, ma mère s’est retrouvée dans un texte sur les monades et l’harmonie de l’âme. Lecture dont elle a recopié un fragment de sa main, puis abandonné au milieu de polices d’assurances. Au mot « harmonie » il manquait la lettre « h » mais la pensée du philosophe n’avait pas été trahie.

Mon regard interrogateur se pose toujours sur l’horizon. Dans le champ du regard il y a des sociétés en mouvements d’identité et des frontières qui tombent. L’écart entre l’Humain et Œkoumène reste invisible à l’œil nu mais sa dimension pourrait demander le passage d’autres chaos dans l’éternité impliquant même les étoiles.

Les souliers qui m’ont fait avancer jusqu’à l’écart sont restés parmi les souliers vernis. Ils témoignent de la marche et de l’horizon qui n’en finit plus de s’éloigner à mesure qu’on avance dans le temps.

Je vis constamment les contradictions de mes polarités et la pensée fustige toujours mon pas trop lent, hantée qu’elle est par l’horizon alors que ses méandres sulfureux sont jugulés par la voix et le zen. Cependant, elle reste le miroir fidèle du besoin de connaissance et de mes propres limites.


Je voudrais me faire Grand Inquisiteur sur l’écart qu’il me faudrait admettre l’existence de l’Homme-Dieu. J’accepterais les souffrances du Christ et la distance de Bouddha sur la souffrance que, derrière les cliquetis d’ustensiles, poindrait toujours l’esseulement.

Cette voix que longtemps je nommai Dieu-Père. C’était avant de me pencher sur l’écart et de reconnaître l’éternité.  Avant l’Ubac et les déchirures. Avant la réalité ternaire et la reconnaissance de la responsabilité dans l’éternité d’une voix. Avant de reconnaître le pouvoir du Centre sur le tempo de la voix.



Publié en 1994 dans Moebius : écritures / littérature, n° 60, pp. 55-59.

mardi 13 janvier 1987

jeudi 1 mai 1986

4 poèmes - Publication Revue Approches - Université de Haïfa – Israël


Publication de 4 poèmes (dont 3 sans titre) dans  Les Cahiers de poésie, de critique et d’art
Revue Approches  no 4 – 1986 – pp. 23-26 - Université de Haïfa – Israël
  
Poème 1 :
Derrière des zones protégées
J’écoute la poésie
D’une eau vive
Langagiant le corps
Langagiant l’esprit

Dans les mouvances
D’une retraite inspirante
Au cœur du noyau
C’est la fête

Une voix lointaine
Immuable présence
Transperce l’os fragile
De mes impuissances


Poème 2 :
Un mystère
Indicible
Celui d’une présence
Que rien ne peut débouter

Un mystère
Indicible
Celui d’un subtil abandon
Entre parfum et clarté

Un mystère
Indicible
Celui jouxtant sur la peur
De mourir d’absence de soi



Poème 3 :
Depuis des siècles
Dans l’ombre
J’assiste à la mort
De la captive

Promenant son étrangeté
Dans l’espace du feu
Je la vois
Apprendre nos attaches
Apprendre nos ressemblances
Apprendre nos dissemblances


Poème 4  « Les corps glorieux »
Les corps glorieux sont des corps en célébration;
Les corps glorieux sont au-delà du corps vivant le simple contact génitif de surface;
Les corps glorieux nourrissent l’espace du feu;
Les corps glorieux s’agrandissent en des espaces appelant la beauté dans le délire de cordes en arpège;
Les corps glorieux se meuvent en des espaces infinis, s’activant sur des mers intérieures, sur des terres aux confins illimités et dont chaque issue appelle l’initiation dans ce rituel transcendant l’espace-temps;
Les corps glorieux sont réceptifs à l’instant immanent d’un espace d’être en étonnement;
Les corps glorieux donnent valeur d’initiation à l’infime;
Les corps glorieux ont un langage qui traverse chair-esprit;
Les corps glorieux ont ce regard qui parle de vie, de mort, d’immortalité, de souffrances, de beauté, d’impouvoir des êtres, de mutilations dans nos apprentissages, de réflexion d’être, de beauté initiatique;
Les corps glorieux cherchent dans le rituel un mystère voulant s’opérer dans la révélation qui permet de psalmodier l’instant d’un vivre;
Les corps glorieux savent comprendre l’alchimie qui dans l’autre permet de décupler son pouvoir ou de se couper d’un sentier de promesses.


jeudi 24 mai 1984

jeudi 1 septembre 1983

Deux poèmes – Publiés dans le Bulletin - Cercle Gabriel-Marcel

Bulletin - Vol. 5, no 5, Septembre 1983

Poème no 1

Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Oui…je t’ai reniée
Salive à saveur de mort
Sur un silence qui avorte et étouffe
Sur un silence qui, à l’âme
Parle d’exil
Ce silence qui tue

Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Où j’entendis des sons gutturaux
Expulsés des cavernes
En mon âme
Cris, pleurs, gémissements
Exhalés sur des espaces sans fin
A travers les escarpements
Dont tu me décrivais les parois

Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Quand je pleurais
Ces espaces envahis
Me cachant la vie
Là où s’écrivait
Ton nom en lacet
Comme le serpent
Subjuguant sa proie

Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Quand dans les hurlements
Je te criais mon refus
Pour ces droits
Que sur moi
Et à chaque page
Tu prenais
Écriture arrachée
Sur des chairs en lambeaux


Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Où je te signifiai
Dans les hurlements
Ces droits
D’u cœur aimé
D’un cœur aimant
Amant de la vie

Cette nuit
Heures d’une nuit noire
Où étouffée dans ma douleur
Derrière des espaces
Qui ne s’écrivent plus
Quand atterrée
J’attendais ce retour
D’une douceur
En exil



Poème no 2
Les heures coulent

Les heures coulent
Couleurs d’exploration hasardeuse
Bruits et sons
Effets syncopés
Sur un temps labouré
Dans l’atonie
D’un souffle dételé
Sur des heures
Sur des heurts
Faisant cascades et vagues lâches
Cachant l’écume
D’une attente en déroute

Il n’y a plus de sons
Plus que des bruits désaccordés
Sans signifiant
Il n’y a plus de murmures
Ces appels enivrants
Sur des heures amoureuses
Dans l’instant d’une pléiade
En gerbe de moi
Faisant corole d’offertoire
Sur une découverte
Sur une vérité s’avouant

Il n’y a plus de sons
Il n’y a plus de vigueur
Aphonie
Atonie
Vagues lâches
Sur une image labourante
Et qui parle de meurtrissures
Inguérissables
Et qui parle de souvenirs
Exécrables

Il n’y a plus de sons
Plus que des bruits désaccordés
Sans signifiant


Plus que des apparences
Port roide et solide
Mirage d’un cœur, qui
Sur ses jambes flageolle
Quand pour un souvenir
Surgi d’un timbre troublant
Éclate la fragilité des sutures

Il n’y a plus de sons
Plus que des bruits désaccordés
Sans signifiant.